La Diagonale des Fous
Nawid Sarem
Nawid Sarem est un trailrunner passionné, habitué aux parcours techniques et aux ultra-distances, notamment sur l’île de La Réunion. Entre dénivelé exigeant et longues heures en montagne, il s’est forgé une solide expérience sur des courses réputées pour leur difficulté.
La Diagonale des fous est bien plus qu’une course, c’est un rite de passage pour quiconque veut mesurer ce dont il est vraiment capable. Finisher ou non, personne n’en sort indemne : elle secoue, dépouille, révèle. Je m’y suis élancé deux fois, au milieu de 3.000 autres folles et fous, toutes et tous animés par la même question : qu’est-ce que cette course allait nous prendre, et qu’est-ce qu’elle allait nous rendre ?
Le trail made in Réunion
Résidant à la Réunion depuis trois ans, je n’avais entendu parler de la Diagonale des fous qu’à travers des reportages dans les journaux télévisés. L’ultra-trail était une discipline qui paraissait inaccessible, surréaliste même. Nés tous deux la même année, la “Diag” et moi étions peut-être destinés à nous rencontrer, 35 ans plus tard.
Je découvre ici le trail, loin des réseaux, des applications de running, des exploits médiatisés, simplement en voyant les coureurs arpenter les sentiers de leur île. A la Réunion, courir en montagne n’est pas un sport anodin, c’est une connexion à l’histoire de l'île, à son passé. Nombre de sentiers furent autrefois tracés par des esclaves cherchant la liberté au cœur des cirques et montagnes, alors quasi inaccessibles. Plusieurs courses honorent ici cet héritage : le trail de Villèle, le trail Charette, le Relais des Marrons.
Le trail y est aussi un sport populaire et surtout multi-générationnel, il n’est pas rare de croiser des hommes et des femmes, de parfois plus de 70 ans, fouler les sentiers, participer à des compétitions, et y être acclamé autant que le sont les vainqueurs. Chaque course est une fête. Famille et amis se pressent aux abords du parcours ou devant leur maison pour encourager les coureurs. Mais c’est au début du mois d’octobre que toute la Réunion rentre en ébullition, prête à fêter quelques jours plus tard le Grand Raid. Parmi ses épreuves, la Diagonale des fous figure comme l’un des ultra-trails les plus célèbres et les plus difficiles au monde : 175 kilomètres, plus de 10.000 mètres de dénivelé, une traversée complète de l’île, des contreforts du volcan jusqu’au cœur des cirques.
Du mythe à la réalité
Depuis mon arrivée à la Réunion, je m'émerveille dans le cirque de Mafate, le “paradis des trailers”. Là-bas aucune route, tout se fait à pied sur des sentiers escarpés et rocailleux. J’use mes semelles sur les pavés du mythique chemin des Anglais et m’enfonce jusqu’aux mollets dans le sentier de Mare à Boue.
Curieux de découvrir la culture trail réunionnaise, j’accroche mes tout premiers dossards sans aucune préparation adaptée. Je développe mes premières tendinites et tire les leçons de mes erreurs. Un coup de chaud et une hyponatrémie seul dans Mafate un dimanche soir, où je frôle l’accident, me font comprendre l’importance d’une hydratation riche en minéraux. J’apprends à être à l’écoute de mon corps, à connaître mes limites, c’est tout un paysage intérieur qui m’était jusque-là inconnu que je découvre.
C’est sur le Trail de Bourbon, petite sœur de la Diagonale, qu'apparaissent pour moi les premiers questionnements que tout coureur d’ultra connaît : “Qu’est-ce que je fais là ?”, “Pourquoi je m’inflige ça”, et l’incontournable “Plus jamais ça !”. J’apprendrai plus tard que ces coups durs et ces doutes font partie intégrante de ce sport, et qu’une fois passé la ligne d’arrivée, l’envie d’y retourner n’en est que plus forte. Pendant ma course, je côtoie les fous de la Diagonale, ceux de la fin du peloton, qui flirtent avec les barrières horaires. Leurs visages éreintés, leurs regards perdus dans le vide, et leurs corps hagards cachés sous des couvertures de survie au cœur de la nuit me marquent. Et, cherchant peut-être à comprendre ce qui avait poussé ces hommes et femmes à aller au bout d’eux-mêmes, je m’imagine moi aussi prendre le départ de la plus belle et la plus mythique des courses de la Réunion.
Un ticket pour la Diag !
Mars 2024, j’ai la confirmation après tirage au sort, je participerai à la 32ème édition de la Diagonale des fous ! Sept mois pour m'entraîner, pour un objectif que certains préparent parfois depuis de nombreuses années. Je planifie des sorties longues en montagne, seul, ce qui m’aide à forger mon mental, à dialoguer avec moi-même et à m’encourager dans les coups durs. J’ai aussi la chance de pouvoir reconnaître le parcours dans son intégralité. Une excellente visualisation du tracé ainsi qu’une projection dans la course sont capitales. Il faut également être capable de gérer en quelques heures le passage d’un froid glacial à une chaleur étouffante. J’en admire encore plus les traileurs hexagonaux et étrangers qui découvrent les sentiers réunionnais pour la première fois sur une Diagonale.
Je décide de faire l’ensemble de ma course sans assistance, utilisant la possibilité offerte par l’organisation de laisser des sacs de rechange que je pourrai récupérer aux bases vie de Cilaos et de Savannah. Ce n’est pas une solution de facilité mais j’imagine ainsi rester concentré sur ma course, sans avoir à me soucier de respecter des temps de passage indiqués aux ravitailleurs ou à leur imposer des nuits blanches. Savoir mes proches à l’arrivée, et seulement là-bas sera une motivation supplémentaire pour tenir jusqu’au bout ! Ce choix sera pour moi payant, je le ferai à nouveau un an plus tard sur ma seconde Diagonale.
Début octobre, on voit débarquer les premiers traileurs fraîchement arrivés sur l’île, l’actualité des radios et télévisions locales tourne autour du Grand Raid, l’excitation monte.
Un départ inoubliable
A mon grand étonnement je ne suis pas stressé, simplement heureux d’être là, impatient de prendre le départ après de si longs mois de préparation. J’ai du mal à concevoir qu’il y a quelques années encore, la Diagonale des fous n’était pour moi qu’un bref sujet du journal télévisé. 22 heures, le départ est donné. Sur plus de cinq kilomètres, une foule immense s'amasse de chaque côté de la route. Les gens crient, chantent, dansent. L’ambiance est magique, j’en ai des frissons. Je tape dans un maximum de mains pour emporter avec moi toute la chaleur et la force de la Réunion dans le froid et la nuit à venir. Le lever de soleil sur la Plaine des Cafres et au loin le Piton des Neiges est grandiose. Les jambes ne souffrent pas et le moral est bon, relancé par les acclamations du public à Cilaos. Nous entrons dans le cirque de Mafate sous une pluie battante, la deuxième nuit s’annonce compliquée. L’ascension du Maïdo est un calvaire, 1.800 mètres de dénivelé à avaler en à peine neuf kilomètres. Il fait nuit, froid, la fatigue est écrasante. Je grimpe avec un autre coureur, nous nous entraidons en menant chacun la marche par alternance tous les 100 mètres. Ce moment fut si difficile à gérer que je décidais, un an plus tard, de tout faire pour sortir de Mafate le plus rapidement possible pour ne pas me retrouver à nouveau au Maïdo en pleine nuit, épuisé et frigorifié. C’est à ce moment-là qu'une douleur inconnue s’éveille et commence à me tirailler. Un médecin m’annonce une tendinite du releveur du pied gauche, probable conséquence d’un terrain particulièrement glissant, entraînant un changement de foulée. Du Maïdo à l’arrivée je ne pourrai plus courir, simplement encaisser en souffrant la technicité du sentier Kalla, du chemin des Anglais et de la descente du Colorado. Il m’a fallu plus de 47 heures pour venir à bout de l’un des ultras les plus difficiles de la planète.
Je franchis l’arrivée avec un mélange étrange de frustration, de ne pas avoir pu terminer ma course dans de bonnes conditions, et de satisfaction, d’avoir tenu bon malgré tout et d’avoir découvert en moi une force et une détermination aussi puissantes.
Une revanche à prendre
Mais doucement vient l’envie de mieux faire, de corriger les erreurs commises, de se frotter à nouveau à ce monument du trail, d’y trouver autre chose peut-être. De retour sur la ligne de départ de la Diagonale des fous, j’aborde la course avec une meilleure préparation, réalisée cette fois-ci au sein d’un club, et l’envie d’aller chercher un chrono. Pas de planification stricte ni de temps de passage estimés ; l’objectif est simple : se faire plaisir, ne pas se limiter si les sensations sont bonnes et sortir de Mafate au début de la deuxième nuit pour éviter le froid. Les premières heures confirment que ma première expérience est un atout précieux. Je pars sur un bon rythme, foulée plus fluide et sac bien plus léger que l’année passée. La course se déroule à merveille, aucun coup dur, ni remise en question, je me retrouve dans le top 100 du classement, un résultat inespéré pour moi. Je sympathise avec plusieurs coureurs avec qui nous partageons les kilomètres. Mais cette fois-ci, c’est un autre élément qui vient gâcher la fête. Une boisson mal absorbée provoque des vomissements incessants. Incapable de boire la moindre goutte d’eau et complètement déshydraté, le médecin me met hors course à seulement 20 kilomètres de l’arrivée, je ne serai pas finisher cette année. Déçu, épuisé, je me réconforte avec les mots d’Eric Lacroix, coach et traileur émérite, qui dans l’un de ses articles dit que “la dignité n’est pas réservée à ceux qui franchissent la ligne mais aussi à ceux qui, dans la douleur du non-abouti, trouvent malgré tout un sens à leur diagonale.” Et dans la mienne, même inachevée, j’ai trouvé bien plus que je n’étais venu chercher.
Quelques conseils pour celles et ceux qui rêvent de la Diagonale
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Une préparation physique spécifique de plusieurs mois est indispensable pour affronter la technicité des sentiers réunionnais. Se faire accompagner d’un coach ou de traileurs expérimentés est précieux.
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Il existe plusieurs groupes de discussion dédiés aux courses du Grand Raid sur les réseaux sociaux permettant d’obtenir réponse aux questions que vous vous posez sur le matériel, l’alimentation ou l’organisation sur place.
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Une connaissance du terrain et du parcours est primordiale, visionner des reportages ou des vidéos de coureurs permet de se faire une idée de ce qui vous attend.
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Prévoir quelques sorties longues en solitaire permet de renforcer son mental et facilite le dialogue intérieur, si important le jour de la course.
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Ne pas négliger le froid. Une partie de la course se déroule à près de 2.000 mètres d’altitude, où le froid combiné à l’humidité et la fatigue peuvent être très difficiles à gérer. Il faut bien s’équiper et choisir ses lieux de repos en conséquence.
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Les ampoules sont très fréquentes à cause de la chaleur et de l’humidité. Un tannage efficace, une bonne hydratation et l’application de crème anti-frottements le jour J sont impératifs.
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Ne pas se surcharger inutilement, les ravitaillements sont nombreux.
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Les abandons sur la Diagonale concernent plus d’un tiers des coureurs. Il y a tant d’imprévus qui peuvent arriver qu’il faut s’attendre à ce que rien ne se passe comme espéré.
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Profitez de l'ambiance de la course, des paysages à couper le souffle, des rires, des chants, des ravitaillements improvisés offerts par les réunionnais, ce sont ces instants que vous porterez dans votre cœur.